Libérer le potentiel de la recherche et des données : interview de Bruno Quesnel
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Bruno Quesnel, directeur de la recherche à l'INCa.
Bruno Quesnel, directeur du pôle Recherche et Innovations à l'Institut national du cancer, donne la vision 2026-2030 autour de la recherche en cancérologie et les principales actions à mettre en place.
Comment ont été définis les objectifs de la priorité « Libérer le potentiel de la recherche et des données » inscrite dans la 2ème feuille de route de la Stratégie décennale ?
La Stratégie décennale de lutte contre les cancers a pour ambition de faire avancer la recherche et l’innovation pour mieux prévenir, détecter et soigner les cancers. Les objectifs de la seconde feuille de route pour 2026 à 2030 ont été définis en concertation avec le Conseil scientifique international, en tenant compte de l’avancée des connaissances depuis le lancement de la Stratégie décennale en 2020 et des potentialités du tissus scientifique français.
Pouvez-vous nous en donner une illustration ?
Parmi les connaissances acquises ces dernières années, figure le cas des stratégies d’interception des cancers. Le concept d’interception a été proposé en 2011 par la biologiste moléculaire Elizabeth Blackburn, prix Nobel de physiologie ou médecine, mais commence seulement à devenir applicable.
Il s’agit de comprendre comment évoluent les lésions prénéoplasiques, ou lésions précancéreuses, et plus généralement l’évolution clonale (mutation génétique des cellules cancéreuses), qui peuvent survenir parfois plusieurs dizaines d’années avant le diagnostic de cancer. L’objectif est de parvenir à "intercepter" le cancer au plus tôt pour proposer des mesures de prévention personnalisées aux personnes les plus à risque, et peut-être à l’avenir, des thérapies qui visent à contrôler ces clones et lésions précancéreuses pour éviter l’apparition de la maladie.
C’est l’ambition du futur programme sur les prémices des cancers ?
Oui, comprendre les étapes du long processus d’apparition des cancers est la clé pour détecter plus tôt les risques et développer des stratégies pour bloquer ce processus. Par exemple, on pourrait imaginer des tests pour repérer les clones cellulaires à risque ou des traitements pour les neutraliser avant qu’ils ne deviennent dangereux.
Notre objectif est de soutenir financièrement les programmes de recherche clinique, tel que le programme Interception de l’Institut Gustave Roussy, et les programmes de recherche fondamentale qui travaillent sur la mise au point d’outils pour :
- détecter les clones somatiques (groupes de cellules cancéreuses issues d’une même mutation) et les lésions précancéreuses ;
- prédire leur évolution pour agir au bon moment ;
- développer des traitements sûrs et efficaces pour les personnes encore en bonne santé.
L’INCa s’intéresse également à la phase avancée des cancers, marquée par les métastases et les rechutes. Quels sont les objectifs dans ce domaine ?
Aujourd’hui, de nombreux cancers peuvent être contrôlés grâce à des traitements efficaces. Malheureusement, certains patients voient leur maladie réapparaître (rechute) ou s’étendre à d’autres organes (métastases), parfois des années, voire des dizaines d’années après le diagnostic initial.
Ce phénomène s’explique par la dormance tumorale : des cellules cancéreuses résiduelles sont toujours présentes dans le corps et restent "endormies", sans provoquer de symptômes, avant de se "réveiller" et de causer une rechute ou des métastases. En comprenant comment ces cellules survivent et se réactivent, on pourrait mieux les cibler pendant la période de rémission avec des traitements adaptés, pour réduire le risque de rechute.
Dans la seconde feuille de route de la Stratégie décennale, nous avons prévu des appels à projets dans le but de soutenir des programmes de recherche ayant pour objet de :
- développer des outils pour détecter et caractériser ces cellules tumorales dormantes ;
- étudier les mécanismes de dormance tumorale qui les maintiennent en sommeil ou les réveillent ;
- identifier les vulnérabilités de ces cellules pour créer des traitements spécifiques.
Comment envisagez-vous la mise en œuvre de cette seconde feuille de route pour les 5 prochaines années ?
Les défis de cette seconde feuille de route sont ambitieux car nous explorons des territoires encore mal connus de la science. Pour y parvenir, il est indispensable d’avoir une approche multiple pour à la fois développer de nouvelles technologies, implémenter des compétences (ex : la multiomique qui étudie simultanément plusieurs types de données biologiques), et soutenir des programmes de recherche très fondamentaux.
Nous travaillerons main dans la main avec nos partenaires, comme les Organismes nationaux de recherche (ONR), pour maximiser nos chances de succès. Les difficultés à surmonter sont à la hauteur des bénéfices potentiels immenses pour les patients.